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« Entre essai et roman, la question des “lois” chez Proust »

à paraître dans le Bulletin d’informations proustiennes, 42, 2012 (45 000 s.). Version écrite  de l'intervention « L’essai est-il soluble dans la fiction ? »,  11 avril 2011, journée d’étude « Essai et fiction dans la Recherche : le partage des genres ? », organisée par l’Équipe Proust de l’ITEM/CNRS

Médiévalisme : Moyen Âge et modernité (XXe-XXIe siècles). Histoire, théorie, critique

Essay : Habilitation in comparative literature, Université Paris Sorbonne, November 2011
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[note d'intention]

Comme Stephen G. Nichols le faisait remarquer en 2003, l’« [o]n a beaucoup parlé de la modernité du Moyen Âge ces dernières années ». Depuis 1979 au moins, et les conférences proposées à Beaubourg sur la « Modernité du Moyen Âge », ou encore le numéro de la revue Europe intitulé Le Moyen-Âge maintenant (1983) puis le colloque de Stanford sur la Modernité au Moyen Âge (1988), cette idée semble s’être imposée naturellement au fil des années, au point d’entraîner une forme de répétition dans les titres de colloques et de séminaires : « Le merveilleux médiéval aujourd’hui », « Le Moyen Âge contemporain »…
Cependant, si la modernité du Moyen Âge semble acceptée au point de constituer une sorte de cliché, en quoi consiste-t-elle exactement ? Le constat apparemment objectif de Stephen Nichols cache en fait une dimension polémique, l’important étant pour lui de souligner la singularité du Moyen Âge, son « altérité », pour parvenir à dégager « l’identité qui lui soit propre ». Sur la question de la modernité elle-même, Nichols se montre très lapidaire, évoquant de possibles « études qui feraient comprendre la part du Moyen Âge dans la culture moderne ». En un premier sens, la modernité du Moyen Âge consisterait donc en son actualité, en ses multiples manifestations dans notre univers culturel actuel, qu’étudie, justement, le médiévalisme.
Pour autant, ces travaux portant sur la réception de Moyen Âge semblent menés tous azimuts et de manière relativement isolée, sans que les chercheurs connaissent les travaux de leurs homologues d’autres nationalités, ou d’autres disciplines, parfois au sein d’un même pays ; sans qu’ils disposent toujours d’un recul critique sur les méthodes et le discours qui se sont imposés en trente ans des deux côtés de l’Atlantique. Pour reprendre la formule employée par Paul Zumthor au sujet des études médiévales, « Ce qui nous manque, c’est une règle de la finalité de notre travail – une idée des règles génératives de notre discours . » Ce qui était vrai des études sur le Moyen Âge en 1979 l’est toujours pour celles qui portent sur la présence et la reprise du Moyen Âge aux siècles ultérieurs – ou médiévalisme. Ce n’est que très récemment, en 2009, que les questions méthodologiques et théoriques sont passées au premier plan, comme on le verra.

L’un des objectifs de cet essai inédit, présenté dans le cadre d’un dossier de candidature à l’habilitation à diriger des recherches, est de proposer une définition du médiévalisme, c’est-à-dire de la réception du Moyen Âge dans ses deux versants, créatif et érudit, en particulier aux XIXe-XXIe siècles. Le médiévalisme recouvre à la fois les œuvres d’imagination d’inspiration « médiévale » et les travaux universitaires, critiques et théoriques portant sur cette période. Autrement dit, il s’agit d’étudier l’héritage médiéval, sa présence ou sa reprise, dans des domaines variés : artistiques, comme la musique, le cinéma, la littérature, la peinture ou l’architecture ; mais aussi dans la société et la politique, et dans les sciences (humaines, en particulier). Dans la sphère littéraire, les médiévalistes s’intéressent ainsi à la « translittération de la littérature médiévale dans la littérature moderne » (Alain Corbellari).
On ne saurait toutefois proposer une définition du médiévalisme sans prendre en compte son histoire. L’affirmation du médiévalisme a été lente aux Etats-unis, sa légitimité et ses contours faisant encore l’objet d’âpres débats. Le terme même ne s’est pas imposé (comme le montre l’exemple même du New Medievalism), pas plus qu’en France, même si une évolution récente peut être notée.
Cet essai vise à combiner approche historique et épistémologique afin d’étudier la constitution d’un domaine, le médiévalisme, d’un point de vue théorique et méthodologique, tout en s’appuyant sur des exemples précis, principalement romanesques ou narratifs, empruntés aux œuvres de Marcel Proust (1871-1922), d’Álvaro Pombo (né en 1939) et de J.R.R. Tolkien (1892-1973) : A la recherche du temps perdu (1913-1927), La Quadrature du cercle (La Cuadratura del circulo, 1999), Le Seigneur des Anneaux (The Lord of the Rings, 1954-1955) ainsi que La Légende de Sigurd et Gudrún (The Legend of Sigurd and Gudrún, 2009). Le point de référence sera la seconde moitié du XXe siècle et le début du XXIe pour les œuvres littéraires étudiées comme pour les analyses critiques et théoriques convoquées, suivant une perspective comparatiste.
L’approche historique mettra l’accent sur les grandes tendances du médiévalisme américain et français, ainsi que sur les relations (y compris institutionnelles) entre les disciplines, ou les lieux, où est menée la recherche portant sur la réception du Moyen Âge : études médiévales, études modernistes, littérature comparée. Une approche d’ordre épistémologique cherchera à interroger leurs présupposés, leurs postulats, leurs méthodes. En particulier, le choix de notions (quête, aventure…) ou de théories (telles que les cultural studies) pour approcher la littérature d’inspiration médiévale sera examiné, de même que l’image du Moyen Âge mobilisée par les études médiévalistes.
Etudier, d’une part, la constitution d’un domaine comme le médiévalisme par son propre discours (explicite) et le discours implicite, manifesté dans sa pratique ; mesurer, d’autre part, l’éventuel écart existant entre les deux, entre les objectifs affichés et les réalisations ; ces deux approches ne permettent-elles pas de mettre au jour, finalement, une part de fiction dans le discours théorique et critique du médiévalisme ?

(1) Stephen G. Nichols, introduction au numéro Altérités du Moyen Âge, Littérature, 130, juin 2003, p. 3.
(2) Paul Zumthor, Parler du Moyen Âge, Paris, Minuit, 1980, p. 25.

[note d'intention]

Comme Stephen G. Nichols le faisait remarquer en 2003, l’« [o]n a beaucoup parlé de la modernité du Moyen Âge ces dernières années ». Depuis 1979 au moins, et les conférences proposées à Beaubourg sur la « Modernité du Moyen Âge », ou encore le numéro de la revue Europe intitulé Le Moyen-Âge maintenant (1983) puis le colloque de Stanford sur la Modernité au Moyen Âge (1988), cette idée semble s’être imposée naturellement au fil des années, au point d’entraîner une forme de répétition dans les titres de colloques et de séminaires : « Le merveilleux médiéval aujourd’hui », « Le Moyen Âge contemporain »…
Cependant, si la modernité du Moyen Âge semble acceptée au point de constituer une sorte de cliché, en quoi consiste-t-elle exactement ? Le constat apparemment objectif de Stephen Nichols cache en fait une dimension polémique, l’important étant pour lui de souligner la singularité du Moyen Âge, son « altérité », pour parvenir à dégager « l’identité qui lui soit propre ». Sur la question de la modernité elle-même, Nichols se montre très lapidaire, évoquant de possibles « études qui feraient comprendre la part du Moyen Âge dans la culture moderne ». En un premier sens, la modernité du Moyen Âge consisterait donc en son actualité, en ses multiples manifestations dans notre univers culturel actuel, qu’étudie, justement, le médiévalisme.
Pour autant, ces travaux portant sur la réception de Moyen Âge semblent menés tous azimuts et de manière relativement isolée, sans que les chercheurs connaissent les travaux de leurs homologues d’autres nationalités, ou d’autres disciplines, parfois au sein d’un même pays ; sans qu’ils disposent toujours d’un recul critique sur les méthodes et le discours qui se sont imposés en trente ans des deux côtés de l’Atlantique. Pour reprendre la formule employée par Paul Zumthor au sujet des études médiévales, « Ce qui nous manque, c’est une règle de la finalité de notre travail – une idée des règles génératives de notre discours . » Ce qui était vrai des études sur le Moyen Âge en 1979 l’est toujours pour celles qui portent sur la présence et la reprise du Moyen Âge aux siècles ultérieurs – ou médiévalisme. Ce n’est que très récemment, en 2009, que les questions méthodologiques et théoriques sont passées au premier plan, comme on le verra.

L’un des objectifs de cet essai inédit, présenté dans le cadre d’un dossier de candidature à l’habilitation à diriger des recherches, est de proposer une définition du médiévalisme, c’est-à-dire de la réception du Moyen Âge dans ses deux versants, créatif et érudit, en particulier aux XIXe-XXIe siècles. Le médiévalisme recouvre à la fois les œuvres d’imagination d’inspiration « médiévale » et les travaux universitaires, critiques et théoriques portant sur cette période. Autrement dit, il s’agit d’étudier l’héritage médiéval, sa présence ou sa reprise, dans des domaines variés : artistiques, comme la musique, le cinéma, la littérature, la peinture ou l’architecture ; mais aussi dans la société et la politique, et dans les sciences (humaines, en particulier). Dans la sphère littéraire, les médiévalistes s’intéressent ainsi à la « translittération de la littérature médiévale dans la littérature moderne » (Alain Corbellari).
On ne saurait toutefois proposer une définition du médiévalisme sans prendre en compte son histoire. L’affirmation du médiévalisme a été lente aux Etats-unis, sa légitimité et ses contours faisant encore l’objet d’âpres débats. Le terme même ne s’est pas imposé (comme le montre l’exemple même du New Medievalism), pas plus qu’en France, même si une évolution récente peut être notée.
Cet essai vise à combiner approche historique et épistémologique afin d’étudier la constitution d’un domaine, le médiévalisme, d’un point de vue théorique et méthodologique, tout en s’appuyant sur des exemples précis, principalement romanesques ou narratifs, empruntés aux œuvres de Marcel Proust (1871-1922), d’Álvaro Pombo (né en 1939) et de J.R.R. Tolkien (1892-1973) : A la recherche du temps perdu (1913-1927), La Quadrature du cercle (La Cuadratura del circulo, 1999), Le Seigneur des Anneaux (The Lord of the Rings, 1954-1955) ainsi que La Légende de Sigurd et Gudrún (The Legend of Sigurd and Gudrún, 2009). Le point de référence sera la seconde moitié du XXe siècle et le début du XXIe pour les œuvres littéraires étudiées comme pour les analyses critiques et théoriques convoquées, suivant une perspective comparatiste.
L’approche historique mettra l’accent sur les grandes tendances du médiévalisme américain et français, ainsi que sur les relations (y compris institutionnelles) entre les disciplines, ou les lieux, où est menée la recherche portant sur la réception du Moyen Âge : études médiévales, études modernistes, littérature comparée. Une approche d’ordre épistémologique cherchera à interroger leurs présupposés, leurs postulats, leurs méthodes. En particulier, le choix de notions (quête, aventure…) ou de théories (telles que les cultural studies) pour approcher la littérature d’inspiration médiévale sera examiné, de même que l’image du Moyen Âge mobilisée par les études médiévalistes.
Etudier, d’une part, la constitution d’un domaine comme le médiévalisme par son propre discours (explicite) et le discours implicite, manifesté dans sa pratique ; mesurer, d’autre part, l’éventuel écart existant entre les deux, entre les objectifs affichés et les réalisations ; ces deux approches ne permettent-elles pas de mettre au jour, finalement, une part de fiction dans le discours théorique et critique du médiévalisme ?

(1) Stephen G. Nichols, introduction au numéro Altérités du Moyen Âge, Littérature, 130, juin 2003, p. 3.
(2) Paul Zumthor, Parler du Moyen Âge, Paris, Minuit, 1980, p. 25.

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« Médiévalisme et théorie, pourquoi maintenant ? » (2010)

introduction au volume : V. Ferré (dir.), Médiévalisme, modernité du Moyen Age, revue ILTC, septembre 2010, p. 7-25.
Premières pages de l'introduction en ligne sur l'Atelier de fabula.org
Le livre a été numérisé sur Google Books

Médiévalisme, modernité du Moyen Âge. Ce titre se veut à la fois explicite et un peu ironique, puisqu'il n'est pas inédit et qu'il contient deux termes pièges ainsi qu'un néologisme. En premier lieu, il constitue une variation sur des formules qui nous sont familières : c'est ainsi qu'était intitulée une série de conférences organisées à Beaubourg en 1979 (« Modernité du Moyen Âge ») ; ce titre rappelle également celui du recueil publié en hommage à Roger Dragonetti en 1996, Le Moyen Âge dans la modernité(1). Avec le sous-titre Le Moyen Âge aujourd'hui, ajouté pour le colloque où a été proposée une première version des articles présentés ici (et largement remaniés pour leur parution), on retrouve les mots clés de tous les séminaires, colloques et ouvrages consacrés à cette question ces dernières années : les colloques « Tolkien aujourd'hui » (2008), « Le merveilleux médiéval aujourd'hui » (2006), le séminaire portant sur « Le Moyen Âge contemporain » (2004-2006), ou encore le nom de l'association « Modernités médiévales », fondée en 2004. On peut, en réalité, remonter aux années 1980, avec Modernité au Moyen Âge (colloque de Stanford, 1988) et le titre d'un numéro de la revue Europe en 1983, Le Moyen-Âge maintenant…

Ces formules mêmes constituent, par ailleurs, un attelage de termes pièges : outre celui de modernité, que recouvre (ne serait-ce que temporellement) la notion de Moyen Âge ? Certaines des interventions proposées ici montrent que les réponses à cette question, apparemment évidente, ne le sont pas. On peut toutefois estimer, provisoirement, que le titre de cet ouvrage prend acte de la présence du Moyen Âge, « enracinée dans [notre] sensibilité collective diffuse » (2) (selon les termes de Zumthor) – sans nier pour autant la différence entre cette époque et la nôtre, comme on le verra.

Ce titre contient, enfin, un néologisme ; ou plutôt, le terme, rare, de médiévalisme, n'est pas utilisé en ce sens, lorsqu'on le rencontre en français, pour le moment (principalement) dans les catalogues des bibliothèques. Il a été choisi pour inviter à réfléchir sur l'objet et les méthodes du domaine qui nous occupe, à savoir – pour le dire en une formule rapide, mais commode et provisoire – la réception du Moyen Âge aux siècles ultérieurs (en particulier aux XIXe-XXIe siècles) dans son versant créatif et son versant érudit.

Avant de nous intéresser à ce terme, arrêtons-nous sur la question liminaire. Pourquoi la théorie, maintenant ? La bibliographie portant sur le médiévalisme contient de très nombreux travaux(3), mais les réflexions d'ordre méthodologique, général ou théorique sont rares, et plutôt récentes, dans cette production pléthorique – à dire vrai, le travail commence tout juste, et l'essentiel reste à faire. Le colloque qui s'est déroulé au château de Malbrouck et à Metz, du 19 au 21 novembre 2009 – à l'invitation du conseil général de la Moselle, en collaboration avec le CENEL de l'université Paris 13-Paris Nord – visait bien à contribuer à la constitution d'un cadre théorique, méthodologique, pour la recherche en médiévalisme.

Cette intention explique le croisement disciplinaire qui caractérise ce volume : il s'agissait d'envisager la référence au Moyen Âge dans la littérature, le cinéma, la musique, l'histoire, la politique, l'architecture et la bande dessinée... en adoptant dans chaque intervention une perspective générale, synthétique, plutôt qu'une approche monographique portant sur un auteur ou un exemple (quel que soit leur intérêt intrinsèque), comme cela est trop souvent le cas dans les recueils relevant du médiévalisme. Ce volume interroge donc les « conditions de possibilité » d'un travail dans ce domaine ; pour citer Bachelard : « Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. […] Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit. (4)»

Un état des lieux des travaux francophones et anglophones consacrés à la réception du Moyen Âge m'amènera à réfléchir aux termes permettant de penser la démarche médiévaliste, et à présenter des principes et perspectives possibles pour notre recherche collective.

« De Tristan à Tolkien : Beren, Túrin et Aragorn. I – fonder la comparaison / II – l’amour fatal », double article (2006, 2007)

« De Tristan à Tolkien : Beren, Túrin et Aragorn (I) – fonder la comparaison », in Otrante, n°19-20, Rosny aîné et les autres formes, sous la direction d’Arnaud Huftier, Paris, Kimé, Paris, 2006, p. 281-290

« De Tristan à Tolkien : Beren, Túrin et Aragorn (II) - l'amour fatal », in Anne Besson et Myriam White (éd.), Fantasy : le merveilleux médiéval aujourd’hui [Actes du colloques d’Arras, mars 2006], Paris, Bragelonne, 2007, p. 17-30

La parabole de la tour, racontée par Tolkien dans son essai sur Beowulf, résume bien son rejet de toute recherche des sources et sa volonté d’envisager le texte épique comme un poème. De la même manière, je laisserai ici de côté la question de l’influence de l’histoire de Tristan et Yseut sur Tolkien , pour essayer de contempler la mer, d’approcher l’œuvre de J.R.R. Tolkien par le truchement du couple médiéval – en privilégiant le récit le plus important du légendaire tolkienien, « l’histoire principale du Silmarillion » , celle de Beren et Lúthien .
Parmi les textes qui nous sont parvenus, paraissent s’imposer ici les « premières versions » , en vers, par souci de compatibilité entre la forme et la « maturité » des textes : ceux de Béroul et de Thomas, auxquels on peut ajouter les deux Folies de Tristan ; seule exception plus tardive, pour des raisons qui apparaîtront : le Sire Tristrem anglais . Du côté de Tolkien, le choix s’est porté sur une version encore peu connue, le Lai de Leithian, paru récemment en français dans les Lais du Beleriand : cette version en vers appartient en effet à la jeunesse de l’œuvre tolkienienne, puisqu’elle a été rédigée dans les années 20, juste après la version en prose des Contes Perdus  ; elle peut en outre être examinée en étroite relation avec Le lai des enfants de Húrin, l’autre grand poème des Lais du Beleriand, centré sur la figure de Túrin. Leur rapprochement révèle un chassé-croisé, le Lai de Leithian ayant été écrit après Húrin  alors que son histoire le précède dans la chronologie du monde fictionnel. A Beren et Túrin, on ajoutera en contrepoint le nom d’Aragorn, le plus célèbre des amants tolkieniens, dont le nom paraît s’imposer dès que l’on évoque Tristan . Ce sera toutefois pour constater que l’intérêt du rapprochement avec cette figure nettement ultérieure est minime et conforte, a contrario, le choix de Beren et de Túrin.


Il s’agit de réfléchir ici à la diffraction (au sens de répartition) des figures de Tristan et Yseut entre plusieurs personnages tolkieniens – par un dédoublement entre Beren et Túrin et une reprise en mineur chez certains acteurs secondaires ou chez Aragorn – afin de montrer les inflexions que Tolkien opère progressivement, au fil des avatars de ses héros « tristaniens » ; il choisit ainsi de privilégier certaines potentialités des figures de Beren et Lúthien, Túrin, Nienor et Failivrin, Aragorn et Arwen, en mettant en particulier l’accent sur la fatalité d’un amour douloureux, qui ne peut être vécu que hors de la société, et qui mène à la mort.

« Le Livre Rouge et Le Seigneur des Anneaux de Tolkien : une fantastique incertitude » (2000)

(version remaniée en 2006). in F. Dupeyron-Lafay (éd.), L'Image et le livre dans la littérature fantastique et la science-fiction, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 2003, p. 105 -131

Le Seigneur des Anneaux, l’œuvre majeure de Tolkien, relate, on le sait, une aventure marquée par le merveilleux ; mais il rapporte aussi l’histoire du Livre Rouge, où le protagoniste consigne les péripéties qu’il a vécues. C’est à la présence de ce livre à l’intérieur d’une œuvre, à cette mise en abyme, que l’on s’intéressera ici, en examinant d’abord la genèse fictive du texte, l’évocation de sa matérialité et sa dimension réflexive - la quête est une histoire, ce qui justifie sa mise par écrit. Mais l’on interrogera surtout le rapport entre les deux livres, qui révèle une incertitude, une fragilité dans le discours du Seigneur des Anneaux, qui présente apparemment le Livre Rouge comme un document historique authentique, mais - dans le même temps - remet en cause ce discours, ce qu’oublie trop souvent le lecteur ; cela nous amènera à dégager une interrogation sur le rôle de la littérature et ses limites propre à Tolkien, autour des questions de la vérité et de la fiction .

« Erec et Enide, de Montalbán à Chrétien de Troyes » (2005)

in  I. Durand-Leguern (éd.), Images du Moyen Age, Rennes, P.U.R., 2006, p. 185-196

Le dernier roman de Manuel Vásquez Montalbán, Erec y Enide – paru en 2002 et traduit en français peu après la mort de l’auteur l’année suivante –, qui emprunte manifestement son titre au premier roman du « premier romancier » médiéval, Chrétien de Troyes, nous semble constituer un objet de discussion idéal de la « modernité médiévale » qui nous occupe aujourd’hui .
Au-delà des différences diégétiques, Montalbán choisissant l’Espagne et le Guatemala contemporains comme cadre de l’histoire, et du dispositif qui combine diégèse et analyses littéraires, Erec y Enide exhibe un fort lien avec le texte de Chrétien de Troyes, à travers les noms et la trame du récit ou sa construction, ce qui invite le lecteur à réfléchir à l’échange entre les œuvres, à leur interprétation, et à saisir l’importance des figures mythiques pour la littérature, dès lors qu’elle est pensée comme modèle d’action.

« Christian Bourgois, l'éditeur français de Tolkien » (2004)

(entretien publié dans V. Ferré (dir.),Tolkien, trente ans après (1973-2003), Paris, Christian Bourgois, 2004, p. 37-46)

J’ai créé les éditions Bourgois à l’intérieur du groupe des Presses de la Cité en 1966, alors qu’à cette époque je dirigeais les éditions Julliard. Cette maison, je l’ai un peu inventée sur le papier avec Dominique de Roux : nous avons retenu pour les éditions Bourgois des titres que nous avions initialement l’intention de publier chez Julliard pour une collection que dirigeait Dominique de Roux. Il s’agit en particulier des premiers titres de Burroughs et de Ginsberg que j’ai publiés chez Bourgois  ; après quoi j’ai fait basculer des auteurs chez Bourgois ....

« La réception de J.R.R. Tolkien en France, 1973-2003 : quelques repères » (2004)

(introduction de l'ouvrage : V. Ferré (dir.),Tolkien, trente ans après (1973-2003), Paris, Christian Bourgois, 2004, p. 17-35)

En septembre 1973, J.R.R. Tolkien disparaît au moment où Christian Bourgois Editeur publie Le Seigneur des Anneaux en français. Le trentième anniversaire de ce double événement paraissait l’occasion de dresser un état des lieux de la réception francophone de cette œuvre, et d’encourager l’intérêt manifeste de la communauté universitaire pour cet auteur, en fournissant aux chercheurs qui commencent à l’étudier des perspectives de recherche ; aux lecteurs désireux de mieux comprendre cette œuvre, des éclairages précis et diversifiés.
Depuis 2001, les publications se sont multipliées, tout comme les travaux universitaires (maîtrises, DEA, thèses) d’une nouvelle génération de lecteurs, qui restent encore trop souvent isolés. En avril 2003, à l’université Rennes II où se déroulait une semaine consacrée à Tolkien associant littérature, musique, arts plastiques et cinéma, une journée d’étude a proposé des perspectives de recherche sur J.R.R. Tolkien et jeté les bases d’un travail collectif regroupant des chercheurs familiers de cette œuvre, et d’autres dont elle ne constitue pas l’intérêt principal. C’est ce travail collectif qui est publié aujourd’hui, sous un titre qui se veut un clin d’œil à Dumas, l’auteur dont Tolkien est régulièrement rapproché par les spécialistes de Fantasy.

A une époque où l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux et son exploitation commerciale monopolisent l’attention des médias et d’une partie du grand public, il paraît important de poursuivre le travail sur l’œuvre, J.R.R. Tolkien n’étant pas toujours connu en France pour de bonnes raisons. Son œuvre permet en particulier de réfléchir à des problématiques liées à la fiction, à la relation entre théorie et fiction, au merveilleux ; la richesse de son intertextualité – avec Beowulf, les sagas islandaises, la littérature arthurienne, mais aussi Shakespeare et la Bible – vaut d'être étudiée, tout comme (en retour) son influence féconde sur la littérature contemporaine et le cinéma ; l'histoire de sa réception en France, qui connaît actuellement un tournant important, méritait également notre attention.
Au-delà de la diversité des aspects abordés dans le présent recueil, il s’agissait également de donner une image de la recherche en cours dans le monde francophone, et d’inviter d’autres chercheurs à prendre cette œuvre en compte, en indiquant des perspectives encore pleines de promesses. Mais la recherche francophone sur J.R.R. Tolkien – qui reste encore peu développée – ne peut bien entendu être envisagée que dans un échange avec la communauté internationale ; pour cette raison, le présent recueil s’est ouvert à trois des chercheurs les plus éminents sur cet auteur : Verlyn Flieger, Thomas Honegger et Tom Shippey. Il a paru en effet souhaitable de faire connaître aux lecteurs francophones de Tolkien des articles de référence de trois des plus importants critiques de ces trente dernières années. Ce souci de diversité se reflète également dans la pluridisplinarité du recueil : les autres auteurs, français, travaillent en littérature (française, antique, comparée), en Histoire, en philosophie, en cinéma et même en physique ou en droit – détail frappant, presque tous sont trentenaires, nés dans cette période qui a vu Tolkien être traduit en français.


en ligne :
http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/66/40/50/PDF/Reception_Tolkien_en_France_1973_2003.pdf
ou
http://modernitesmedievales.org/articles/article%20Vincent%20Ferr%E9%20%2D%20r%E9%63%65ption%20Tolkien%20en%20France.pdf

« “Fighting lies”: the committed essayist and the biographies in U.S.A. » (2006)


dans Frédéric Sylvanise et Anne Ollivier-Mellios (éd.), Ecriture et engagement aux Etats-Unis (1918-1939), Editions Ophrys, collection "Trafic", 2010, p. 57-69.
[colloque « Ecriture et engagement aux Etats-Unis (1918-1939) », organisé à Paris 13 (Paris-Nord) par Frédéric Sylvanise et Anne Ollivier-Mellios, 30 novembre- 1er décembre 2006 : « “Combattre le mensonge” : l'essayiste engagé et les biographies de USA (J. Dos Passos) »]

John Dos Passos deserves our attention today, not only for his defence of Harlan County’s miners in 1931, of Sacco and Vanzetti four years earlier, or for the texts that he published in New Masses. The biographies included in U.S.A. must also be examined.  They have been puzzling critics since the publication of the masterpiece (The 42nd Parallel, 1930; 1919, 1932 ; The Big Money, 1936 ; gathered in one volume in 1938 ), but debates about their nature have overlooked their relation with the tradition of the American essay.
I would like to analyze the generic reference to essays in the U.S.A. trilogy which is crucial in Dos Passos’s commitment: his writing aims at inviting the reader to rid himself of cliches, ready-made ideas and preconceptions, and to act. When Sartre asserts in his famous text that Dos Passos’s novels are an incitation to “revolt” , I should like to argue that this is largely due to the biographies, rather than to diegetic chapters. Dos Passos uses some essayistic features of the biographies; as a “persuasive discourse” (Angenot), modern essay is characterized by its attention to its reader, so much so that the essayist is viewed as a “committed” writer, a “temptator trying to win others to his cause” (Bense).
My hypothesis is that U.S.A. is different from other works by Dos Passos (Manhattan Transfer, for instance), not only on account of its scope, but because in this book, commitment is three-fold. U.S.A. expresses a political and social commitment, which echoed in the writing that is itself committed because it refers to a genre (the essay) which is specifically viewed as capable of committing readers to react. To prove this, I will show that the biographies in U.S.A. are close to contemporary essays. This resemblance sheds a light on the faculty that they possess to establish a relation with the reader – which is precisely an essayistic feature – and to commit him into action: to think, in this case. But where is the dividing-line between inciting to think and influence?

« Proust, visages étrangers. Des cercles de l’Enfer aux eaux du Bosphore »

(avec Karen Haddad-Wotling), introduction  au volume Proust, l'étranger, CRIN, 54, 2010, p. 7-13.

"Mais la vérité et la vie sont désordre ;
les filiations et les parentés qui ne sont
pas surprenantes ne sont pas réelles... "


Les contributions réunies dans ce livre ont pour origine un constat, et un retour. Les signataires de ces lignes ayant tous deux, à une époque plus ou moins récente, travaillé sur Proust et quelques auteurs étrangers, ce retour paraissait nécessaire, pour tordre le cou à un préjugé tenace : il n’y aurait plus grand-chose à dire sur Proust, tout aurait été dit, comme en témoignent de nombreux jugements à l’emporte-pièce, aussi fréquents que peu inventifs, en ce qu’ils ne font que répéter un discours apparu presque en même temps que l’œuvre. Un illustre comparatiste ne s’élevait-il pas déjà, en 1941 — moins de quinze ans après la parution du Temps retrouvé —, contre l’idée que Proust était dépassé, passé de mode, qu’on avait fait le tour de son œuvre, en appelant à « relire Marcel Proust »  ?
Il nous semblait qu’à côté des grands courants dominants de la critique proustienne aujourd’hui — génétique, du côté français, privilégiant les rapports de Proust à l’image ou la question du gender, du côté anglophone —, il était possible d’ouvrir, ou de rouvrir d’autres pistes, à condition d’accepter l’incertitude de notre objet de recherche. « [T]out, en Marcel Proust, participe — dirait-on — à l’ambiguïté d’Albertine », affirmait justement Etiemble : « Agréables aux critiques, qu’elles fournissent  d’intarissable copie, ces incertitudes n’en ont pas moins déçu les lecteurs qui aiment les distinctions nettes, les genres tranchés » .


C’est pourquoi nous nous sommes tournés, pour ce recueil, vers des contributeurs qui avaient déjà travaillé sur Proust, mais aussi des spécialistes du roman ou de la fiction qui, à des degrés divers, avaient eu l’occasion de croiser la Recherche. Ce sont leurs propositions nouvelles qu’on trouvera ici, comme autant de variations complexes sur la formule « Proust et » : et Dante, et Cervantès, et Ruskin, et Woolf, et Beckett, et Calvino (via Montale), et Octavio Paz (et à travers lui, et Dostoïevski et Murasaki), et la philosophie, et Pamuk. Avant de détailler les perspectives ouvertes par cette énumération hétéroclite et pas toujours orthodoxe (certains de ces rapprochements sont assez attendus, d’autres le sont moins), il nous faut dire un mot de ce et qui apparaît un peu trop souvent comme pierre de touche et caricature de la démarche comparatiste.

« L'heure de Broch est-elle venue ? » (2010)

introduction au dossier critique Actualité de Broch, pour Acta Fabula, février 2010, volume 11, numéro 2.

En 1990, Jorge Semprún estimait qu’« on commen[çait] sans doute à […] savoir » que Broch est « l’un des plus grands écrivains [du XXe] siècle » ; mais comme le modalisateur et le fait qu’une grande partie de son œuvre restait encore dans l’ombre pouvaient le faire craindre, la situation de Broch en France n’avait en réalité pas changé depuis les années 1960 et les prises de position de Blanchot en sa faveur. Malgré des événements importants, comme la mise en scène du Récit de la servante Zerline par Klaus Michael Grüber (avec Jeanne Moreau) en décembre 19862, Guy Scarpetta livrait en effet (dans L’impureté) une « Introduction à Hermann Broch » laissant entendre que ce dernier demeurait un auteur à présenter aux lecteurs français3, et Milan Kundera estimait que, « de tous les grands romanciers de [ce] siècle, Broch [était], peut-être, le moins connu4. »

De tels propos sont revenus cycliquement, comme le confirment les rares livres consacrés, en français, à Broch. Pour Jacques Pelletier, l’importance de La Mort de Virgile (1952, pour la version française) et des Somnambules (traduits en français en 1956-1957, soit deux décennies après la version anglaise) n’empêchait pas qu’il « demeure encore aujourd’hui [en 1997] un écrivain méconnu »5. À tel point que son propre texte s’ouvre sur un rappel biographique6 – tout comme celui d’Ernestine Schlant, vingt ans auparavant, dans un ouvrage qui demeure une référence7 – et que Pelletier reprend cette ligne dans un livre plus récent (2005) : « Broch demeure encore aujourd’hui un écrivain méconnu, à tout le moins des lecteurs français. »8 Tout se passe comme si les numéros successifs de revues – Critique en 1983 puis Europe en 1991, sans parler des Cahiers d’études germaniques en 1989 – n’avaient pas réussi à attirer l’attention des lecteurs, et que l’histoire de la réception en France de Broch était celle d’un éternel recommencement. L’on pourrait en effet multiplier les témoignages, qui se répètent : outre Claudio Magris9, mentionnons, parmi les articles de périodiques regrettant cette désaffection, celui du Monde où Broch apparaît (en 2001) « inexplicablement [comme] le plus mal connu des grands écrivains autrichiens et allemands de la première moitié du XXe siècle, alors qu’il est l’égal de ses contemporains Robert Musil ou Thomas Mann et que l’importance et la profondeur de son œuvre se rapprochent de celles de Kafka »10.

« Quelle forme donner au roman ? Du rapport de fait au Zeitgeist : Proust, Broch et Dos Passos » [2006]

in Pierre  Bazantay et Jean Cléder (éd.), De Kafka à Toussaint -  Ecritures du XXe siècle. Mélanges offerts à Francine  Dugast-Portes et Jacques Dugast, Rennes, PUR, collection  "Interférences", 2010, p. 17-25

« Du génie – terme par lequel on désignait alors l'artiste –, Kant écrit qu'il crée des œuvres “exemplaires” qui incitent moins à les imiter qu’à en “suivre les traces”. La génération de style est toujours pour l'âme une manière de “suivre les traces” en ce sens ; non pas, sans doute, l'apparition inopinée d'une nouvelle âme, mais, de tous les toits, l'envol et la ruée des pigeons vers la place déserte où quelqu'un jette du grain. » (Musil )


Ces pages sont un hommage au chercheur, au spécialiste de la littérature autrichienne et de l’histoire de la vie culturelle européenne  qu’est Jacques Dugast ; elles sont aussi liées à un souvenir personnel du Professeur de l’université Rennes 2 et du président du jury qui a jugé ma thèse de doctorat, en 2003. Pour cette raison, ma contribution partira de Marcel Proust, Hermann Broch et de John Dos Passos, auteurs qu’envisageait cette thèse en examinant leur rapport à la théorie ainsi que la forme qu’ils ont cherché à donner au roman du début du siècle dernier (dans A la recherche du temps perdu, 1913-1927 ; Les Somnambules [Die Schlafwandler], 1931-1932 ; U.S.A., 1930-1938). Mais l’on sait que la littérature générale et comparée, pour fonder des rapprochements entre auteurs, ne travaille plus uniquement sur les « rapports de fait », selon l’expression bien connue de Jean-Marie Carré, qui définissait (en 1951) cette discipline comme « l’étude des relations spirituelles internationales, des rapports de fait qui ont existé entre Byron et Pouchkine, Goethe et Carlyle, Walter Scott et Vigny, entre les œuvres, les inspirations, voire les vies d’écrivains appartenant à plusieurs littératures » . Mes remarques initiales m’amèneront donc à examiner ensuite la manière dont ces trois auteurs perçoivent le Zeitgeist du premier tiers du XXe siècle – cet « esprit du temps » que Jacques Dugast a contribué à étudier, en particulier pour les années 1880-1910 – et les incidences sur leur pratique du roman.

« La mare et le pavé : U.S.A., ou comment écrire une contre-Histoire au lance-pierre »

in D. Mortier, V. Ferré (dir.), Littérature, Histoire et politique au XXe siècle, op. cit., p. 325-339.

Parmi les sections qui composent USA de Dos Passos, à savoir les « Actualités » [Newsreels], les fragments narratifs écrits à la première personne (« L’Œil-caméra  » [The Camera Eye]) et les récits fictionnels centrés sur une douzaine de personnages – Fainy McCreary, Janey Williams, J. Ward Moorehouse, Eleanor Stoddard, Charley Anderson, Joe Williams, Richard Ellsworth Savage, Eveline Hutchins, Anne Elizabeth Trent, Ben Compton, Mary French et Margo Dowling –, celles qui retiendront ici mon attention sont des textes de quelques pages, consacrés à des personnages réels, célèbres ou moins connus, et qui ont frappé les premiers lecteurs de la trilogie. Les critiques ont généralement loué leur force et la qualité de l’écriture (« très vifs et souvent brillants », ils possèdent « une clarté et une vigueur très extraordinaires » note Kazin ), tout en se déclarant perplexes quant à leur nature. Une critique contemporaine peine ainsi à leur donner un nom, évoquant simplement des « passages d’une page ou deux, détachés du reste [de l’ouvrage] par la typographie » .

« tout à fait en haut à gauche / ce mot seul encore lisible, octobre »

(avec Daniel Mortier), « tout à fait en haut à gauche / ce mot seul encore lisible, octobre », introduction au volume Littérature, Histoire et politique au XXe siècle, Hommage à Jean-Pierre Morel, Paris, Ed. Le Manuscrit, coll. "L'esprit des Lettres", 2010, p. 11-25

Alors que fleurissaient les études formelles et dominait la préoccupation de la littérarité, Jean-Pierre Morel est, comme l’a observé Emmanuel Bouju, « celui qui s’est le plus directement attaché à faire pleinement perdurer » une  recherche portant sur les relations entre la littérature et l’histoire . Pour explorer ces relations, il a eu le mérite de faire intervenir un tiers qui nous paraît aujourd’hui incontournable mais qui, pendant les dernières décennies du XXe siècle, était banni des études littéraires. Ce tiers, c’est la politique, qu’il a prise en compte dans ses interrogations, que ce soit à propos de l’esthétique, de la modernité ou des relations littéraires… depuis son premier article, paru en 1967 .
Cette triade « littérature, histoire et politique », Jean-Pierre Morel la revendique donc et la pratique. Ainsi dans un article intitulé « Le cercle des assassins disparus », il compare des textes de trois auteurs (Borges, Nabokov et Danilo Kiš) dans lesquels « l’enquête et la découverte touchent à chaque fois à la politique et rouvrent une question d’histoire et de mémoire » . Il a également encouragé et conseillé de nombreux jeunes chercheurs qui osaient aborder ces questions, malgré des difficultés que lui seul paraissait capable de surmonter. Ils ont largement contribué à cet ouvrage ‒ qu’ils en soient ici remerciés .

Au cas où il y aurait quelque doute à ce sujet, les vingt-et-une études qui suivent prouvent à l’évidence la richesse et l’intérêt de ce champ de recherches. Elles sont diverses, à l’image des travaux menés par Jean-Pierre Morel, qui a ainsi présenté au public français l’œuvre de Brecht , de Heiner Müller  ou de John Dos Passos  – le romancier américain « tourné vers le politique » de manière exemplaire, « ou plutôt vers le destin de la démocratie américaine à l’ère des masses et de leurs rêves de prospérité, de révolution et d’empire » . Il a également publié des commentaires du Procès ou, tout récemment, du Château de Franz Kafka, vingt-cinq ans après son Siècle de Kafka . Comme le Dos Passos qu’il évoque, Jean-Pierre Morel aime manifestement « traverser les frontières » géographiques, littéraires, et « tenir ouvertes les unes sur les autres les diverses formes d’écriture » .
À l’image de ses travaux, les études publiées ici font la part belle à des écrivains peu connus ou dont les œuvres sont récentes, et elles concernent surtout les littératures anglo-saxonne, allemande et russe. D’autre part, en référence à ce spécialiste du montage cinématographique , elles font l’objet d’un montage qui pourra sans doute être contesté, mais qui donne à voir les principales voies d’investigation repérables.

« Vivre dans l’enfance ou être de son temps : disparition et affirmation des lois dans USA et Die Schlafwandler » [2006]

in Philippe Zard (éd.), Dix études sur Le roman et  la loi [hommage à Norman Thau], Paris, Le Manuscrit, coll.  "L'esprit des lettres", 2009, p. 105-116.

L’action de USA (1930-1938)  de John Dos Passos et de Die Schlafwandler (Les Somnambules, 1931-1932) de Hermann Broch est marquée, dans son contexte historique, par la disparition de la loi. Le roman autrichien a en effet retenu l’attention des critiques par la réflexion que proposent explicitement ses chapitres théoriques sur la « dégradation des valeurs » [Zerfall der Werte], à savoir la désagrégation du système médiéval, organisé autour d’une valeur transcendante, Dieu ; la trilogie de Dos Passos renvoie également à un Âge d’Or, celui des premiers colons puis de la naissance de la démocratie américaine, dont les valeurs et les lois propres donnaient un sens à l’existence du citoyen mais ont progressivement disparu. USA et Die Schlafwandler sont donc pris dans une double historicité : celle du contexte diégétique (de la fin du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale et au krach de Wall Street), celle de l’histoire du roman, ces deux textes étant publiés au début des années 30. Ils témoignent d’une même attention au morcellement du monde, d’une réflexion comparable sur la relation entre théorie et fiction, d’un même souci du politique – USA résonne des échos du combat en faveur de Sacco et Vanzetti et des luttes des syndicats ; les manipulations de Huguenau annoncent le Broch du Tentateur et des Irresponsables, qui renvoient à l’ascension du nazisme.
Toutefois, réduire la problématique de la loi dans ces romans à une simple disparition serait perdre de vue la complexité de sa représentation : la loi se révèle en effet plurielle (morale, judiciaire, économique) ; elle fait l’objet d’une évaluation de la part des personnages ; son déclin est plutôt remplacement par de nouvelles lois (multiples, relatives), qui invitent à repenser les oppositions habituelles entre ancien et nouveau, respect et violation de la loi.

« The nature and status of theory in Le Temps retrouvé » (2007)

in Adam Watt (éd.), Le Temps retrouvé, Eighty Years After/80 ans après, Oxford-Berne-Berlin-Bruxelles-Francfort-New York-Vienne, Peter Lang, coll. "Modern French Identities", n°84, 2009, p. 195-208

Most Proustian critics consider the theoretical pages in Le Temps retrouvé, especially what is commonly called “L’adoration perpétuelle”, as sequences contrasting sharply with the narrative; but they indiscriminately use different terms to designate them, and view such sequences simply as nonfictional, only to examine the effect produced by the presence of such pages, their relation to the Proustian theories expressed in the Contre Sainte-Beuve papers or the thoughts of philosophers. They skip any analysis of the status and nature of such sequences, which are, implicitly, taken for granted. Still, the confusion caused by the numerous terms used to refer to those theories in Le Temps retrouvé should invite us to be more careful. Thus, one critic equally uses ‘méditation sur l’oubli’, ‘réflexions’ et ‘charmante variation sur l’idéalisme subjectif procuré par l’ivresse’ as designations for the thoughts of the protagonist; another critic mentions the importance of ‘l’essai’ in Le Temps retrouvé, but his analysis is based on a very loose association between this generic label (‘Essay’) and ‘philosophie’, ‘méditation’ (once more) and reflexivity. To conclude this overview with a seminal text, let us quote Jean-Yves Tadié, who wonders if Proust is not ‘déchiré en deux, romancier, et moraliste’ ; he broadens this last notion to ‘abstraction’ and ‘généralité’, and speaks of ‘les vérités d’une valeur esthétique inférieure (i.e. les lois)’, as well as the ‘textes doctrinaux’ that are the ‘Adoration perpétuelle’ and the concluding pages of Le Temps retrouvé.

« “[...] ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples” : essai et philosophie dans A la recherche du temps perdu et Die Schlafwandler »,

in E. Bouju, G. Hautcoeur, A. Gefen et M. Macé (dir.), L'exemplarité, Rennes, PUR, 2007, p. 73-80

Est-ce parce qu’une œuvre est « grande » qu’elle est citée comme exemple à l’appui de démonstrations multiples et parfois contradictoires, ou bien est-ce parce qu’une œuvre semble ouverte à de nombreuses interprétations qu’elle entre dans le canon comme chef d’œuvre unique et, à ce titre, comme exemple privilégié du discours critique ? La question peut sembler naïve, mais elle renvoie au statut particulier d’œuvres qui, à force d’être présentées comme le premier roman moderne (celui de Cervantès), le plus grand roman français (Proust), ou encore l’œuvre du plus grand génie occidental (Shakespeare), en viennent à être utilisées comme des totems par de nombreux commentateurs, sans que soit discutée la légitimité de ce procédé, qui bénéficie des prérogatives reconnues aux chefs d’œuvre, aux textes intouchables, victimes d’un noli me tangere critique, dans une sorte de tautologie de l’exemplarité, de cercle vicieux de l’autorité de l’œuvre.


Parmi les œuvres devenues des lieux communs de l’argumentation, A la recherche du temps perdu, se distingue comme exemple convoqué dans nombre de discussions sur le roman du XXe siècle, et presque systématiquement lorsqu’il est question de la « théorie dans le roman ». On oublie alors que ce statut d’œuvre exemplaire, d’exemple par excellence, masque son statut d’œuvre singulière (exemplaire, en ce sens), moins paradigme que spécimen unique, prototype. Cet usage de l’œuvre est encore plus frappant lorsque la présence de théorie fait l’objet de descriptions multiples, voire inconciliables / irréductibles, et rarement justifiées de manière explicite. La façon même de désigner cette théorie (philosophie, traité, essai), en particulier dans Le Temps retrouvé ou Sodome et Gomorrhe (en raison des pages sur l’inversion) révèle en effet un impensé, comme si une connaissance a priori était commune au lecteur et au critique, qu’il serait inutile d’interroger : tout le monde sait qu’A la recherche du temps perdu est à moitié un essai, à moitié un roman !

« Is the Zerfall der Werte an Essay ? Essayismus and its consequences on theory in Die Schlafwandler (H. Broch) » (2005)

in TRANS, Proceedings of the IRICS conference (Vienna, 2005), n°16 (2006).

I would like to consider today a fact which is usually taken for granted by many Brochian specialists: the classification of the Zerfall der Werte (in Hermann Broch’s Die Schlafwandler, 1931-1932) as an essay. I shall focus on the reasons why the Zerfall der Werte is systematically identified in this way, while, in fact, there is substantial evidence that it can be called neither an essay nor philosophy
This will lead me to mention some important questions (the nature of the writing I in the Zerfall der Werte, the link between the Zerfall der Werte and the essay on Hofmannsthal), but I will do this in the perspective of considering the nature of the Zerfall der Werte.

« La guerre et la réflexion sur l'événement dans U.S.A., Les Somnambules et A la Recherche du temps perdu »

in E. Boisset, Ph. Corno (éd.), Que m'arrive-t-il ? Littérature et événement [Actes du colloque de l'université Rennes II (mars 2004)], Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 63-78.

La Première Guerre comme événement, dans ses rapports avec la littérature romanesque, a fait l’objet – nous en sommes conscient – de nombreuses études : selon la formule de Pierre Campion, les deux Guerres mondiales sont même des « lieu[x] commun[s] des écritures », au même titre que la guerre d’Espagne . Cependant, les œuvres de Marcel Proust (A la recherche du temps perdu, 1913-1927), d’Hermann Broch (Les Somnambules [Die Schlafwandler], 1931-1932) et de John Dos Passos (U.S.A. [U.S.A.], 1930-1938, qui rassemble Le 42e Parallèle, 1919 et La Grosse Galette) , non seulement présentent l’évocation d’un événement historique majeur (la guerre), dont il conviendra d’étudier les modalités (paradoxales) de représentation, mais possèdent comme particularité d’interroger l’événement en général.

- « “Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu'on fait sont beaux” : M. Proust, R. Ruiz, V. Schlöndorff, L. Visconti et H. Pinter » (2003)

in J. Cléder, J.-P. Montier (dir.), Proust et les images, Rennes, P.U.R., 2003, p. 203-220

C’est à la suite de la communication de Jean Cléder sur « Métaphore et régression : les délais de la connaissance » que s’est engagée une discussion sur le film de Raoul Ruiz dont rendent compte ces pages. Des questions que suscite l’adaptation cinématographique du Temps Retrouvé, on peut distinguer trois axes, relatifs à la sélection des scènes, à la quasi disparition de la théorie, et au choix des acteurs, autour d’une même interrogation : R. Ruiz, qui insiste sur la fidélité de son film à la fois envers « l’esprit » et (d’une certaine manière) envers la lettre, déclarant que « tout ce qui est dans le film est dans l’œuvre de Proust » , ne retient-il pas en fait d’A la recherche du temps perdu que l’histoire, l’intrigue, à laquelle l’œuvre ne saurait se résumer ?

De Vienne à Berlin, de l'essai sur Hofmannsthal à La dégradation des valeurs (H. Broch)–en passant par Paris (M. Proust, J. Dos Passos)

Parution dans K. Zieger, M. Sforzin (éd.), Modes intellectuelles et capitales mitteleuropéennnes autour de 1900 : échanges et transferts, Germanica, n°43, 2009, p. 29-39
Texte en ligne sur revues.org

Deux textes de Hermann Broch, Les Somnambules (Die Schlafwandler : Eine Romantrilogie, 1931-1932) et l’essai Hofmannsthal et son temps (Hofmannsthal und seine Zeit, 1947-1950), permettent d’envisager le couple formé par les deux villes « à part » que sont Berlin et Vienne, moins en termes de présence que de disparition, ou du moins d’abstraction dans leur représentation. La comparaison sera double, à la fois générique – confrontation d’un essai et d’un roman du même auteur – et culturelle, par le rapprochement entre Broch et des écrivains d’une autre nationalité (Proust, pour A la recherche du temps perdu et Dos Passos, pour USA) écrivant à propos d’une autre capitale (Paris) : il s’agira d’envisager le lien entre la part d’abstraction dans la représentation de la ville et l’intégration d’une forme de théorie au sein du roman, qui constitue une caractéristique marquante de ces trois œuvres publiées au cours de la même période (le premier tiers du XXe siècle). Selon l’hypothèse que je souhaite vérifier, cette abstraction – qu’on définira, pour le moment, de manière minimale comme une stylisation, une représentation épurée – est due à la présence, au sein des œuvres, des passages théoriques (la « Dégradation des Valeurs » dans le cas des Somnambules) qui ressemblent à des essais et échangent des traits avec ce roman qui les accueille.

Limites du médiévalisme: l'exemple de la courtoisie chez Tolkien (Le Seigneur des Anneaux et Les Lais du Beleriand)

opening conference, June '07

publié dans Valérie Naudet et Elodie Burle (éd.), Fantasmagories du Moyen Age. Entre médiéval et moyen-âgeux, Senefiance n°56, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2010.
Extrait à lire en ligne sur l'Atelier de Fabula

Il convient, pour ouvrir ce volume consacré aux fantasmagories médiévales, de réfléchir à notre démarche même, aux limites du «médiévalisme». Quelques remarques, tout d'abord, sur ce terme qui n'a pas encore cours officiellement en français, mais est importé et calqué de l'anglais, où il est utilisé couramment. Une recherche dans le catalogue de la Bibliothèque nationale n'obtient ainsi comme réponse qu'un renvoi à l'entrée médiévisme ; et sur internet, un moteur propose, parmi les premières références… ce propre texte et un autre publié ici. C'est dire la nouveauté du terme en France. Les travaux précurseurs de Michèle Gally évoquent plutôt les «traces médiévales» du Moyen Âge à l'époque moderne, et avancent l'image des rémanences pour «[inviter] à penser la matière médiévale comme ce qui demeure quand ce qui l'a produit – onde, vision – a disparu»[1]. L'expression de modernités médiévales a également rencontré un certain succès[2], mais j'espère montrer l'intérêt du terme médiévalisme pour nos travaux.

Du côté anglais, le medievalism, tel que Leslie Workman l'a resémantisé, combine les études sur le Moyen Âge et la «recréation» de ce dernier dans les arts, la littérature, la culture. Le terme possédait jusqu'alors un sens péjoratif, désignant un domaine, «rejeton du romantisme ou de l'ère victorienne», que les chercheurs ne devaient pas prendre en considération dans leurs travaux sur le Moyen Âge[3]. Face à la réaction des médiévistes, Workman a précisé sa conception au cours des années 1970-1980, proposant – dans une formule devenue célèbre – de voir dans le medievalism à la fois «l'étude du Moyen Âge, l'application des modèles médiévaux aux besoins contemporains et l'influence du Moyen Âge sur toutes les formes d'art et de pensée»[4].

Mon interrogation sera d'ordre méthodologique : est-il légitime d'utiliser les outils de la critique médiéviste (qui porte sur la littérature médiévale) pour étudier des auteurs ultérieurs, des XIXe et XXe siècles en particulier, qui font référence au Moyen Âge et s'inspirent de sa littérature pour créer ? Quelles peuvent-être les conséquences d'une telle transposition critique? Ces questions valent pour toutes les interventions recueillies dans ce volume, mais pour les poser, mieux vaut d'une part les restreindre au seul XXe siècle afin de ne pas risquer de construire un modèle déconnecté de son ancrage historique, et prendre appui, d'autre part, sur un auteur exemplaire. Cette double interrogation revient en fait à inverser un problème bien connu des médiévistes[5], chez qui la question est souvent de savoir s'il est légitime d'appliquer aux textes du Moyen Âge les outils de la critique littéraire du XXe siècle, eux-mêmes formés à partir des littératures des XIXe et XXe siècles, pour le dire à grands traits[6]. On peut répondre – à la manière de Diogène prouvant que la marche est possible, face à un Zénon réfutant le mouvement – que le recours à la critique du XXe siècle nous permet de rendre «lisible» le Moyen Âgeet, symétriquement, que la critique médiéviste aide à lire les textes modernes d'inspiration médiévale. Mais si cette démarche porte ses fruits, il ne faut pas laisser implicites les implications et les conséquences de cette double visée, de cet aller-retour entre Moyen Âge et XXe siècle dans la littérature et la critique: la différence d'ancrage historique n'entraîne-t-elle pas un décalage?

La saveur de l'essai: Proust et l'essai fictionnel

in Poétique, 158, mai 2009, p. 193-214

Si la plupart des critiques proustiens perçoivent les passages théoriques d’A la recherche du temps perdu – en particulier « L’adoration perpétuelle », dans Le Temps Retrouvé, ou les développements de Sodome et Gomorrhe sur l’inversion – comme des moments contrastant fortement avec la diégèse, ils les désignent indifféremment par de nombreux vocables et les considèrent simplement comme non-fictionnels. L’attention des commentateurs se concentre de préférence sur les effets produits par l’insertion de ces passages, sur le rapport avec les théories proustiennes du Contre Sainte-Beuve, avec celles de philosophes antérieurs ou contemporains, sans s’interroger directement sur le statut des séquences théoriques, sur leur nature, qui semblent aller de soi.

La confusion qui règne dans la manière de désigner les théories de la Recherche devrait pourtant attirer notre attention [...]

Au cinéma, un Temps introuvable

dans Le Magazine Littéraire, dossier sur Proust, avril 2010, p. 84-85.

Du scénario de Pinter pour Losey au projet de Visconti, du Swann de Volker Schlöndorff ‒ avec Jeremy Irons, Alain Delon et Ornella Muti en 1984, treize ans après celui de Claude Santelli avec Madeleine Renaud, Marie-Christine Barrault, Isabelle Huppert… ‒ à l’expérience du Baiser de la matrice par Véronique Aubouy, en passant par Le Temps Retrouvé de Raoul Ruiz (1999) et La Captive de Chantal Ackerman (2000), nombreux ont été les scénaristes et réalisateurs à tenter de transposer A la recherche du temps perdu au cinéma, espérant tirer parti de l’importance de l’image dans le roman proustien. Et pourtant, comme le notait Claude Beylie en 1984, Proust, « cet écrivain qui a anticipé de manière si frappante sur le travail des cinéastes [,] s’avère l’un des plus rebelles qui soient à une transposition à l’écran. » En particulier, les tentatives se heurtent à trois écueils : l’ampleur du texte, la question du héros-narrateur et l’importance de la théorie.

 

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