Essay : Habilitation in comparative literature, Université Paris Sorbonne, November 2011
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[note d'intention]
Comme Stephen G. Nichols le faisait remarquer en 2003, l’« [o]n a beaucoup parlé de la modernité du Moyen Âge ces dernières années ». Depuis 1979 au moins, et les conférences proposées à Beaubourg sur la « Modernité du Moyen Âge », ou encore le numéro de la revue Europe intitulé Le Moyen-Âge maintenant (1983) puis le colloque de Stanford sur la Modernité au Moyen Âge (1988), cette idée semble s’être imposée naturellement au fil des années, au point d’entraîner une forme de répétition dans les titres de colloques et de séminaires : « Le merveilleux médiéval aujourd’hui », « Le Moyen Âge contemporain »…
Cependant, si la modernité du Moyen Âge semble acceptée au point de constituer une sorte de cliché, en quoi consiste-t-elle exactement ? Le constat apparemment objectif de Stephen Nichols cache en fait une dimension polémique, l’important étant pour lui de souligner la singularité du Moyen Âge, son « altérité », pour parvenir à dégager « l’identité qui lui soit propre ». Sur la question de la modernité elle-même, Nichols se montre très lapidaire, évoquant de possibles « études qui feraient comprendre la part du Moyen Âge dans la culture moderne ». En un premier sens, la modernité du Moyen Âge consisterait donc en son actualité, en ses multiples manifestations dans notre univers culturel actuel, qu’étudie, justement, le médiévalisme.
Pour autant, ces travaux portant sur la réception de Moyen Âge semblent menés tous azimuts et de manière relativement isolée, sans que les chercheurs connaissent les travaux de leurs homologues d’autres nationalités, ou d’autres disciplines, parfois au sein d’un même pays ; sans qu’ils disposent toujours d’un recul critique sur les méthodes et le discours qui se sont imposés en trente ans des deux côtés de l’Atlantique. Pour reprendre la formule employée par Paul Zumthor au sujet des études médiévales, « Ce qui nous manque, c’est une règle de la finalité de notre travail – une idée des règles génératives de notre discours . » Ce qui était vrai des études sur le Moyen Âge en 1979 l’est toujours pour celles qui portent sur la présence et la reprise du Moyen Âge aux siècles ultérieurs – ou médiévalisme. Ce n’est que très récemment, en 2009, que les questions méthodologiques et théoriques sont passées au premier plan, comme on le verra.
L’un des objectifs de cet essai inédit, présenté dans le cadre d’un dossier de candidature à l’habilitation à diriger des recherches, est de proposer une définition du médiévalisme, c’est-à-dire de la réception du Moyen Âge dans ses deux versants, créatif et érudit, en particulier aux XIXe-XXIe siècles. Le médiévalisme recouvre à la fois les œuvres d’imagination d’inspiration « médiévale » et les travaux universitaires, critiques et théoriques portant sur cette période. Autrement dit, il s’agit d’étudier l’héritage médiéval, sa présence ou sa reprise, dans des domaines variés : artistiques, comme la musique, le cinéma, la littérature, la peinture ou l’architecture ; mais aussi dans la société et la politique, et dans les sciences (humaines, en particulier). Dans la sphère littéraire, les médiévalistes s’intéressent ainsi à la « translittération de la littérature médiévale dans la littérature moderne » (Alain Corbellari).
On ne saurait toutefois proposer une définition du médiévalisme sans prendre en compte son histoire. L’affirmation du médiévalisme a été lente aux Etats-unis, sa légitimité et ses contours faisant encore l’objet d’âpres débats. Le terme même ne s’est pas imposé (comme le montre l’exemple même du New Medievalism), pas plus qu’en France, même si une évolution récente peut être notée.
Cet essai vise à combiner approche historique et épistémologique afin d’étudier la constitution d’un domaine, le médiévalisme, d’un point de vue théorique et méthodologique, tout en s’appuyant sur des exemples précis, principalement romanesques ou narratifs, empruntés aux œuvres de Marcel Proust (1871-1922), d’Álvaro Pombo (né en 1939) et de J.R.R. Tolkien (1892-1973) : A la recherche du temps perdu (1913-1927), La Quadrature du cercle (La Cuadratura del circulo, 1999), Le Seigneur des Anneaux (The Lord of the Rings, 1954-1955) ainsi que La Légende de Sigurd et Gudrún (The Legend of Sigurd and Gudrún, 2009). Le point de référence sera la seconde moitié du XXe siècle et le début du XXIe pour les œuvres littéraires étudiées comme pour les analyses critiques et théoriques convoquées, suivant une perspective comparatiste.
L’approche historique mettra l’accent sur les grandes tendances du médiévalisme américain et français, ainsi que sur les relations (y compris institutionnelles) entre les disciplines, ou les lieux, où est menée la recherche portant sur la réception du Moyen Âge : études médiévales, études modernistes, littérature comparée. Une approche d’ordre épistémologique cherchera à interroger leurs présupposés, leurs postulats, leurs méthodes. En particulier, le choix de notions (quête, aventure…) ou de théories (telles que les cultural studies) pour approcher la littérature d’inspiration médiévale sera examiné, de même que l’image du Moyen Âge mobilisée par les études médiévalistes.
Etudier, d’une part, la constitution d’un domaine comme le médiévalisme par son propre discours (explicite) et le discours implicite, manifesté dans sa pratique ; mesurer, d’autre part, l’éventuel écart existant entre les deux, entre les objectifs affichés et les réalisations ; ces deux approches ne permettent-elles pas de mettre au jour, finalement, une part de fiction dans le discours théorique et critique du médiévalisme ?
(1) Stephen G. Nichols, introduction au numéro Altérités du Moyen Âge, Littérature, 130, juin 2003, p. 3.
(2) Paul Zumthor, Parler du Moyen Âge, Paris, Minuit, 1980, p. 25.